2002

COUP DE FOUDRE POUR LES « PETITS FRERES » DU CAUCASE

« Ils étaient des milliers en 1990, ils ne sont plus que quatre cent aujourd’hui. Les Kabardes du Caucase sont les chevaux de montagne parmi les plus résistants du monde. Leur espèce s’éteint et avec elle tout un mode de vie. » Lorsqu’un confrère caméraman m’a parlé en ces termes et avec enthousiasme des projets d’un des seuls éleveurs caucasiens à tenter de les préserver, j’ai eu la conviction désarmante que « quelque chose de déterminant » allait m’arriver. Mon ami me proposait de le remplacer sur le tournage de la transhumance de ces chevaux. Dix jours plus tard, j’étais à Naltchik, la capitale de la République russe de Kabardino-Balkarie. Cette décision coup de foudre a tout simplement changé ma vie.

28 mars 2002 – 20 h – La nuit est tombée.

Soudain, un choc. Violent, sourd et de sinistre augure… Puis tout s’enchaîne : les sanglots hystériques des femmes, les hennissements des bêtes affolées, les cris agressifs des hommes, le rugissement des moteurs et les klaxons insistants des véhicules qui continuent à arriver très vite. Le troupeau est en débâcle. La jument percutée de plein fouet gît inerte dans la lueur des phares. Elle était pleine et allait mettre bas. Les passagers du petit 4X4 russe sont sonnés mais indemnes. Les femmes pleurent sous le choc mais c’est aussi leur rôle. Dans le Caucase, les drames s’accompagnent de femmes en larmes.

Avec les gestes précis d’un acteur qui connaîtrait les scènes de toutes les tragédies, Ibrahim Yagan rassure une vieille dame, fonce à grandes enjambées vers la voiture immobilisée au milieu de la route, allume ses feux de détresse, rejoint sa jument condamnée et, à peine aidé de quelques badauds, la tire sur le bas-côté. Dans la pénombre du fossé, il sort son couteau, achève l’animal, se relève et crie à son frère de reprendre le contrôle du troupeau avant qu’un autre accident n’ait lieu.

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Les chevaux Kabardes sont le fruit de multiples croisements entre des chevaux mongols, persans, arabes et caucasiens. À partir du 16e siècle, ils ont fait l’objet d’une sélection visant à développer chez eux les capacités extraordinaires propres à en faire le parfait cheval de combat en montagne dont avaient besoin les guerriers caucasiens. On leur reconnaît non seulement une endurance exceptionnelle mais aussi une grande frugalité, un naturel calme, un pied sûr et une capacité à endurer sans difficulté des chutes brutales de température et de pression.

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Au début siècle il y en avaient 800 000, autant d’habitants. La modernité, la politique soviétique les ont drastiquement réduits et les ont concentrés vers deux principaux débouchés : l’armée et le tourisme équestre. Avec la chute de l’URSS, l’armée russe a mis fin à ses commandes. Le tourisme aussi a périclité. Faute de moyens et de marchés, les kolkhozes ont été abandonnés et les chevaux Kabardes vendus aux abattoirs. Ibrahim Yagan y a acheté son premier étalon. Ce cheval, réputé et référencé, lui a permis de commencer son élevage avec l’ambition de recentrer les chevaux Kabardes sur les qualités qui avaient fait leur réputation et que les croisements récents avec des pur-sang anglais commençaient à diluer. Depuis 10 ans, il s’obstine ainsi, avec sa famille, à relancer un élevage traditionnel utilisant, à la fois par conviction et manque de moyens, la pratique ancestrale de la transhumance depuis longtemps abandonnée.

Gardés en hiver dans la plaine, les chevaux étaient jadis, chaque année vers le mois de mars, conduits dans les hauts pâturages du Caucase et laissés en semi-liberté pendant huit mois. À 3 000 mètres d’altitude, l’air est pauvre en oxygène et de fait équivalent pour le cœur à un niveau d’effort important. Les chevaux développent alors naturellement une grande résistance. Pour Ibrahim Yagan, en montagne, la meilleure façon de nourrir un cheval est de ne pas le nourrir et la meilleure façon de le soigner est de ne pas le soigner : “À quoi serviraient la nourriture de la plaine et les médicaments des pharmacies”, dit-il, “alors que la montagne fournit tout le nécessaire et que les chevaux connaissent mieux que quiconque l’alimentation et les plantes essentielles à leur équilibre”.

Mais cette conception de l’élevage est loin d’être reconnue. En Kabardino-Balkarie, l’heure n’est plus aux méthodes du passé. L’urgence est de s’aligner sur les critères d’efficacité, de rentabilité et surtout de performance immédiate, venus tout droit d’Occident. Alors ici, on n’investit plus dans le cheval. La race s’éteint dans l’indifférence, au mieux sous le regard nostalgique de quelques-uns.

Les 50 kilomètres parcourus aujourd’hui dans la vallée ont été une succession de routes, de dépotoirs, de banlieues-champignons et de nouveaux chantiers. Dans ce brouillon de modernité occidentale, le déplacement des chevaux paraissait anachronique, gênante intrusion d’une pratique ancestrale dans un milieu aux traditions déracinées.

Nous retrouvons le reste du troupeau un kilomètre plus loin. Ici aussi des véhicules sont à l’arrêt et certains sont cabossés. Des hommes discutent bruyamment, tous sont saouls. Lorsque Ibrahim arrive, il est immédiatement pris à parti. Le propriétaire d’un véhicule endommagé réclame de l’argent et menace d’appeler la milice. La présence de ma caméra a toutes les chances de faire monter les enchères et d’enflammer le débat. Je m’éclipse tandis qu’une voiture fonce dans le fossé et se retrouve coincée en équilibre sur ses pare-chocs arrière et avant, les 4 roues tournant frénétiquement dans le vide !…

Cet épisode a coûté à Ibrahim une jument pleine, 500 dollars pour la première voiture et 500 pour la seconde.

Cette année, la transhumance n’a fait qu’une seule victime. Il y a deux ans, il y en a eu sept mortellement touchés par un conducteur ivre.

De la victime de la nuit, il ne reste au petit jour, que ses entrailles et 4 sabots qu’un chien grignote tranquillement. Aujourd’hui, la jument et son petit seront servis au menu des villageois. Ibrahim ne fait aucun commentaire et je n’en demande pas. L’affaire est close et les vivants plus préoccupants que les morts. Il reste 115 chevaux et encore 50 kilomètres avant d’atteindre notre prochain arrêt. Alors, malgré les épreuves et la fatigue d’une nuit blanche, Ibrahim affiche en souriant, une vigoureuse détermination. Plus tard, il me confiera l’avoir échappé belle, la jument morte ayant servi de tampon entre son propre cheval et la voiture qu’il n’avait pas venu venir.

Transhumance

L’impression que l’on ressent dans cette région du monde, je ne l’ai ressentie dans aucune autre. Il y a ici les vestiges d’une économie qui fonctionnait il y a dix ans encore. Et ce n’est pas la guerre qui l’a détruite. Les hommes, un jour, ont tout simplement quitté ces bâtiments. Il n’y avait plus d’argent, plus d’électricité pour les faire fonctionner, on ne savait plus ni pour qui, ni pourquoi travailler, ni où écouler la production. S’il n’y avait plus de quoi nourrir les animaux, les animaux au moins pouvaient nourrir les hommes. Ainsi fut dilapidé le capital. Restent des bâtiments désertés qui n’intéressent les directeurs que lorsque que quelqu’un d’autre s’y intéresse. Seulement voilà, dans l’actuelle Fédération de Russie, l’État possède encore la terre. Bien sûr, l’argent peut beaucoup, aussi faut-il en avoir… beaucoup…

En 1992, Ibrahim et sa famille ont bénéficié d’une redistribution des terres du kolkhoze dans lequel il travaillait non loin de la capitale. Il est un des rares entrepreneurs agricoles de Kabardino-Balkarie à avoir su exploiter ses terres. Aujourd’hui, le gouvernement revient sur ses décisions passées et renie l’acte de propriété délivré dans la période d’euphorie libérale. Une nouvelle loi sur la propriété est en discussion et le prix du terrain ayant augmenté, l’idée de le remettre en vente avec davantage de profit est tentante. Le gouvernement considère donc que les terrains n’ont fait l’objet que d’une location et réclame à Ibrahim le montant du loyer impayé !

Ce matin, comme hier, la journée s’annonce belle. Ici, d’un jour à l’autre, il est difficile de prévoir le temps. Avant-hier, il neigeait et la montagne était impraticable. Le soleil pointe à peine ses premiers rayons et il fait encore très froid. Ibrahim a sorti sa burqa. En laine feutrée de mouton noir, c’est une sorte de long poncho rectangulaire qui couvre jusqu’à la croupe du cheval et qui donne à celui qui le porte des allures de centaure en parade.

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De ce côté russe du Caucase, l’entrée des montagnes fait penser à un Grand Canyon boisé. Ce sont de hautes falaises de calcaire, jaunes ou roses selon l’heure. Elles tombent à pic et à certains endroits de 1 500 m. Au fond des vallées escarpées et exiguës, rugissent des torrents tumultueux. Le chemin est pierreux et étroit. L’ascension est certes fatigante mais les chevaux sont maintenant dans leur élément. À la tombée de la nuit, nous sommes à 1 800 m dans un paysage d’herbage à perte de vue que domine la carcasse d’un hôtel jadis renommé. Les chevaux vont passer un bon mois dans ce cadre de transition avant de gagner leurs pâturages d’été encore enneigés.

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Mai 2002

Départ pour la dernière étape : huit heures de descente puis de remontée sur des sentiers trop étroits pour deux chevaux côte à côte et tout juste tracés sur les flancs abrupts. Mon cheval, Elbrus, a 11 ans et c’est déjà un vieux routier. C’est l’un des rares chevaux blanc kabardes (la plus part sont noirs, les autres bais). Elbrus a été le compagnon du Prince Ali de Jordanie lorsque ce dernier a entrepris avec Ibrahim le raid Aman/Naltchik en 1998. Rien d’étonnant qu’il snob gentiment mon inexpérience mais s’il n’en fait « qu’à sa tête », il est certain qu’il est bien « dans ses sabots » et de bonne composition. Je peux tranquillement me contorsionner avec ma caméra sans le perturber.

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Les chevaux Kabardes sont arrivés au terme de leur parcours d’un pas ferme et régulier sans précipitation ni apparente fatigue. Chaque groupe est conduit dans un enclos pour la nuit – l’étalon, les juments et leur petit d’un côté, les jeunes mâles dans un autre et les pouliches dans un troisième. Demain, ils seront livrés à eux même sous la surveillance attentive du berger : l’année passée cinquante chevaux ont été volés ! Les loups sont également nombreux dans les environs. Fuyant les bombes qui ravagent la Tchéchénie, ils trouvent refuge en Kabardino-Balkarie et ne manquent pas d’attaquer régulièrement les poulains.

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En fin de journée, à l’heure des lumières du couchant, un épais brouillard émerge de la vallée. Des bruits sans origine précise rebondissent dans la brume et font des ricochets sonores qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

La nuit est glaciale. Les chevaux sont agités et les chiens hurlent. Plusieurs tournées d’inspection sont nécessaires pour s’assurer qu’aucun danger ne menace.

Le lendemain, tandis que le troupeau s’éloigne tranquillement, Ibrahim confie à ma caméra ce que je ferais traduire plus tard (Ibrahim parle kabarde et russe, je parle français et anglais…).

« Tu vois, il y a des hommes qui peuvent regarder longtemps le feu brûler, l’eau couler ou comment travaille un autre homme. Il y a deux choses qu’un Tcherkesse peut regarder pendant longtemps : son cheval en train de paître et son arme. Son cheval et son arme caractérisent le Tcherkesse, ses occupations, sa culture et son mode de vie. »

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Et d’ajouter,

« Les Tcherkesses vivent dans un pays magnifique qui a attiré bien des envahisseurs. C’est pourquoi leur mode de vie et leur culture ont toujours été orientés vers la défense de leur pays, de leur maison et d’eux-mêmes. Une mission impossible sans l’aide de son ami, son frère fidèle : son cheval. D’ailleurs, en langue Kabarde, « che » (cheval) veut dire : « petit frère ». Si nos chevaux venaient à disparaître, notre peuple, notre culture, notre « coloris » disparaîtrait aussi. Nous deviendrions alors quelque chose de gris, sans distinction particulière des autres peuples. La civilisation du monde perdrait ainsi, encore un peuple, une langue, une culture unique. »

Le Kabarde est une langue à la prononciation sophistiquée, avec un nombre impressionnant de consonnes les unes à la suite des autres qui font faire à la langue, du fond du palais au bout de lèvres, des exercices de contorsionniste. Mais ne pas comprendre ce qu’il disait ne m’en rendait pas moins limpide ce qu’il pensait. Les gestes, les faits, les actes … Il n’y a pas que les mots qui parlent!

Pour Ibrahim, le seul moyen de sauvegarder ces chevaux est de leur trouver de nouveaux débouchés. La Russie, à l’économie encore titubante, finira par retrouver son équilibre et de toute évidence un fort potentiel touristique. Mais son regard est aujourd’hui tourné vers l’Occident et Ibrahim me confie que son seul espoir d’attirer l’attention en Russie est de faire reconnaître ses chevaux en Europe.

Il est encore tôt et la rosée fait briller un parterre de fleurs multicolores. Le silence est saisissant et met en perspective le moindre gazouillis et l’écoulement paisible d’un petit ruisseau. Alors, je ne sais par quel cheminement inconscient, des idées font surface et se rejoignent avec une évidence troublante. Le rêve d’Ibrahim se connecte aux miens : vivre à l’heure d’une Europe en train de se construire pacifiquement pour la première fois de son histoire, vivre l’expérience de cette relation humain/équin unique et mystérieuse, vivre dans la simplicité exigeante de la route. Pourquoi ne pas faire connaître les chevaux Kabardes à l’occasion d’un parcours européen? Mieux : rencontrer les Européens autour de cette passion commune du cheval et de la question de leur place à nos côtés. Et pourquoi pas : tracer chemin faisant une Route Transeuropéenne du Cheval !… Et pourquoi pas ! A cela, Ibrahim me répondit : « un Tcherkesse n’a qu’une question : Quand? »

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Quand tout est dit il ne reste plus qu’à faire…

 

Catherine Michelet

 

Mont Inal en aout